Strangeman ou l’autopsie sans corps
Aujourd'hui je vais vous parler d’un album que je n’ai pas
écouté (cf : titre d'article). Non pas par négligence ou par snobisme, mais par principe
méthodologique : l’enjeu ici n’est pas d’évaluer une production musicale au
sens strict, mais d’interroger un objet textuel inédit : les commentaires
laissés par l’artiste lui-même sur ses propres chansons. En d’autres termes, il
s’agit d’un album dont je ne possède que la glose, le discours sur l’œuvre, et
non l’œuvre sonore. C’est une critique ricochet, où l’objet esthétique peut se laisser deviner à travers ses marges.
Ce geste critique, paradoxal et radical, met en lumière une question essentielle : peut-on comprendre un artiste sans sa musique, uniquement par ce qu’il dit de lui-même? L’entreprise est fragile, mais révélatrice : Strangeman existe peut-être davantage comme narrateur de son propre échec que comme compositeur.
L’ambition avortée (HappyMess – Lot d’Artiste)
Le premier commentaire agit comme un manifeste. Strangeman annonce avoir
empilé quarante voix pour imiter Queen et son Bohemian Rhapsody, mais au mixage il n’en reste que trois
ou quatre. Ce simple décalage entre rêve monumental et résultat ratatiné
condense une esthétique entière : le grotesque de la disproportion, la grandeur
réduite au dérisoire.
Les paroles parlent de solitude, de repli. Rien de neuf. Mais ce qui est frappant, c’est l’invention du numéro vert pour artistes seuls. Derrière le gag absurde, il y a une lucidité cruelle : l’album est voué à n’être ni entendu ni vendu, et pourtant il se dote déjà d’un dispositif d’assistance imaginaire. L’art devient hotline, et la musique, même inexistante, se pense déjà en termes de service social.
L’aveu d’invisibilité (Qui va écouter ça ?)
Tout est dit dans le titre. Strangeman se regarde en face : vingt ans de
musique, une audience réduite à ses parents et quelques amis (et encore...). Cette lucidité
brutale devient la matière même du morceau. Il ne cherche pas à masquer son
anonymat : il l’exhibe et le retourne en posture artistique.
Deux éléments émergent :
- La solidarité revendiquée avec les « artistes à moins de cinquante vues », figure poignante de l’underground contemporain, l’immensité des créateurs invisibles.
- L’utopie bricolée d’un réseau d’entraide, voire d’un jardin partagé (pour en devenir autosuffisant, et ne plus être dépendant de l'industrie musicale?). L’art se dilue dans l’agriculture communautaire, comme si la musique ne suffisait plus à créer du lien.
Le détail de son intime (remercier sa compagne Mé***** et lui demander de l’appeler Strangeman) ajoute un grain d’humanité grotesque. L’ego réclame son costume même dans l’intimité.
La parodie du rebelle (Bad boy des Récrés)
Avec ce morceau, Strangeman s’attaque à une figure banale : l’ado insolent
devenu adulte rangé. Mais au lieu de se prendre au sérieux, il pousse la
caricature : boucle funky, voix raga, aigus à la Bee Gees. Lui-même parle de
schizophrénie sonore.
L’anecdote des Pogs volés, conclue par un « namasté », cristallise son style : mélanger reliques d’enfance et clichés pseudo-spirituels, comme si toute tentative d’authenticité devait finir en dérision. Strangeman n’est jamais où on l’attend, car il sabote ses propres mythes.
La critique du vide numérique (Être vu)
Le texte prend ici une valeur universelle. Strangeman dénonce
l’autopromotion des artistes sur les réseaux, mais se dénonce lui-même dans le
même mouvement. Ce double bind est essentiel : il est à la fois le
sujet et l’objet de sa critique.
« Je veux être vu, entendu », écrit-il, tout en avouant que son contenu n’est qu’un bruit supplémentaire dans le flux numérique. Les « likes qui remplacent l’amour » résument la marchandisation de l’attention. L’issue est une sentence brutale : « On est des merdes. » Rarement un artiste aura autant sapé son propre terrain de légitimité.
Le grotesque comme refuge (Dans le Bidou)
Ici, Strangeman s’abandonne à l’absurde. Une « coloscopie auditive », une
liste d’aliments et d’animaux improbables dans le ventre. Le rire naît du
non-sens, mais aussi d’une vérité sous-jacente : l’impossible digestion
du monde, tout ce qui s’accumule sans jamais trouver de sortie.
Encore une fois, il confesse que la chanson peine à trouver sa place. Comme si chaque morceau répétait la même impasse : l’incapacité à exister pleinement. Et pour conjurer cela, il ressuscite son gadget favori : le numéro vert. On pourrait presque voir dans cette obsession un appel à l’aide, un besoin primaire de témoin de sa propore existence.
La cassure finale (Je rêvais)
Ici, l’ironie cède place à la gravité. Strangeman évoque la vallée de la Fensch,
territoire industriel en déclin. Les rêves d’enfance s’opposent à une réalité
grise. L’artiste raconte avoir craqué, pleuré pour des figures intimes - oncle,
chat, chien. L’effondrement est brut, sans détour.
La conclusion - « La vie, c’est de la merde, on arrête, je veux mon cachet » - ferme brutalement le cycle. Ce n’est pas un geste de style, c’est un abandon.
La musique, si elle existe, ne survit pas à ce cri.
Strangeman, l’anti-héros de l’auto-commentaire
Que reste-t-il de cet album que je n’ai pas écouté? Un portrait saisissant. Celui d’un artiste hyperlucide sur son insuccès, qui fait de son invisibilité un matériau créatif. Celui d’un ironiste désespéré, qui invente des numéros verts absurdes comme autant de béquilles existentielles. Celui d’un critique du numérique, qui dénonce la logique des réseaux tout en avouant y participer.
L’ensemble dessine une esthétique rare : l’autodestruction comme
poétique. Strangeman ne cherche jamais à sauver la face. Il montre le
ratage, l’échec, le ridicule. Là où d’autres artistes masquent leurs
fragilités, lui les brandit comme emblème.
Peut-être est-ce là son geste le plus moderne : un album qui existe
d’abord comme commentaire de lui-même, avant même d’exister comme
musique. Une œuvre où la parodie, le grotesque et le désespoir se nouent en un
autoportrait implacable.
En fin de compte, Strangeman est moins un musicien qu’un écrivain malgré lui : un écrivain de sa propre invisibilité. Et c’est précisément parce que je n’ai pas écouté une seule note que je peux affirmer ceci : dans son absence même, Strangeman a trouvé sa singularité.

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Cependant il est présumable qu’il fournira encore matière à bien des thèses et des commentaires éloquents.
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