DISCLAIMER
Le texte qui suit porte exclusivement sur les paroles de « Smurfette », leur structure, leurs images, leurs silences, ce qu'on peut raisonnablement, ou déraisonnablement, en tirer. Elle extrapole, théorise, convoque Donnie Darko et les forêts nordiques de Tove Jansson, assume pleinement les moments où elle tire un peu fort sur le fil interprétatif.
Elle ne dit rien de la musique elle-même, de ses arrangements ou sa composition. Encore moins de ce que la mélodie fait aux mots ou les mots à la mélodie. Ce serait une autre critique, pour une autre fois.
Celle-ci ne s'intéresse qu'au texte. À ce qu'il dit, à ce qu'il ne dit pas, et à tout ce que j'ai pu projeter dessus.
Il existe une catégorie rare de chansons d'amour qui ont le courage de leur propre absurdité, celles qui regardent en face le caractère fabriqué et presque ridicule du désir amoureux, et qui choisissent malgré tout de le célébrer avec une sincérité désarmante. Smurfette appartient à cette catégorie. Pas malgré son titre, mais précisément à cause de lui.
Dix-sept lignes. Pas une de plus. Et pourtant, dans cette économie de moyens qui frôle le dépouillement, quelque chose de complet se construit : une cosmologie amoureuse entière.
La leçon de Donnie Darko revisitée
Avant même d'entrer dans la danse, il faut poser les fondations théoriques (vous n'avez pas les bases?), et pour ça je vais invoquer Donnie Darko.
Dans le film de Richard Kelly, il y a cette scène devenue culte où les amis de Donnie déblatèrent sur la Schtroumpfette avec la finesse intellectuelle qu'on attendrait d'un vestiaire de foot lycéen un vendredi soir. Pour eux, Smurfette (Schtroumpfette en VF, sic) n'est qu'un objet sexuel introduit dans le village pour assouvir les pulsions d'un peuple de petits bonshommes bleus en manque. Le Grand Schtroumpf l'aurait fabriquée pour cette unique fonction : être désirée.
Donnie, lui, remet les pendules à l'heure avec une précision désarmante. Le Grand Schtroumpf n'a pas créé la Schtroumpfette, c'est Gargamel qui l'a fait. Elle a été envoyée comme espionne maléfique avec l'intention de détruire le village des Schtroumpfs. Mais la bonté écrasante du mode de vie schtroumpf l'a transformée. Et les Schtroumpfs ? Asexués. Pas d'organes reproducteurs sous ces jolis petits pantalons blancs.
Ce que Donnie décortique là, c'est en réalité une mécanique de projection collective. La Schtroumpfette n'est pas un personnag, elle est un écran. Une surface vierge sur laquelle chaque Schtroumpf projette son désir et sa vision de la féminité parfaite. Elle est unique dans un monde de clones masculins, ce qui fait d'elle automatiquement un absolu, une figure sacrée, un objet de fascination totale. Non pas parce qu'elle est quelque chose d'extraordinaire, mais parce que le regard collectif qu'on lui porte la rend extraordinaire. Elle est moins un être qu'une construction, le produit d'un désir qui cherche une forme où se loger.
Et c'est exactement là que la chanson « Smurfette » devient vertigineuse. Parce qu'elle prend cette mécanique, et au lieu de la dénoncer comme Donnie, elle choisit de l'habiter entièrement, jusqu'à ce qu'elle se transforme en quelque chose d'autre. Jusqu'à ce que l'écran parle.
La Femme aimée et ses matières
The Smurfette / Like a Moomin Maiden / A icy fairy queen / Sometimes made in plastic.
Quatre vers. Quatre couches superposées qui forment le portrait le plus honnête et le plus étrange de la femme aimée que la chanson pop ait peut-être jamais tenté.
La Smurfette d'abord. L'unique dans un village de clones, celle autour de laquelle gravite tout un monde de désir masculin sans vraiment lui appartenir.
Puis la Moomin Maiden, venue des forêts mélancoliques de Tove Jansson, qui ajoute une douceur nordique, une fragilité tendre derrière la surface (ces créatures-là vivent dans un monde où la tendresse est une forme de courage silencieux).
Puis la icy fairy queen, une figure mythique et inaccessible, qu'on contemple depuis l'autre rive sans jamais être sûr qu'elle existe vraiment.
Et enfin, au bout de cette ascension iconographique du Schtroumpf jusqu'à la Reine : sometimes made in plastic.
Ce sometimes est le mot le plus important de la chanson. Pas always, pas toujours en plastique. Parfois. Le narrateur ne détruit pas le mythe, il lui donne sa texture réelle : cette femme est parfois une icône manufacturée, parfois une créature de légende, parfois les deux simultanément. Il ne choisit pas entre le plastique et le sacré. Il dit que ce sont les deux faces du même objet d'amour, et que c'est précisément cette ambivalence-là qui le fait tomber.
C'est l'honnêteté de Donnie retournée en déclaration : oui, je sais que tu es parfois faite de plastique. Je t'aime quand même. Je t'aime à cause de ça.
Rêve et Corps
Please let my dreams become true / Please let me get inside you.
Deux please en miroir, deux niveaux du même désir. Le premier est onirique : laisse mes rêves devenir réels, laisse ce que j'imagine de toi rejoindre ce que tu es. Le second est charnel : laisse-moi entrer en toi, laisse-moi passer de l'autre côté de la surface, du plastique, du froid.
Ce couplage est vertigineux parce qu'il dit quelque chose de vrai sur la structure du désir amoureux : on ne sait jamais vraiment si l'on veut l'autre ou la version de l'autre qu'on a construite dans son propre intérieur. Le narrateur ne triche pas et pose les deux demandes côte à côte, sans hiérarchie ni pudeur. Il veut le rêve et le corps. Il veut que les deux ne fassent qu'un.
C'est là que la chanson dépasse le simple portrait de l'idolâtre fasciné par son icône. Il contemple (son temple), supplie et demande la permission d'entrer (dans le rêve, le corps, et la réalité de quelqu'un-chose- d'autre). Et cette demande de permission dit tout sur la position qu'il occupe : non pas le regard dominant qui fabrique son objet et s'en empare sans demander son avis, mais la vulnérabilité totale de celui qui sait que l'accès à l'autre est un don, pas une conquête. Il ne prend pas. Il demande. Ce please, répété deux fois, est peut-être la forme la plus rare et la plus sincère du désir — celui qui ne se déguise pas en certitude.
Quand l'Écran Se Met à Parler
"Please Hold on You Got the Light / Shining inside You so Bright."
Les guillemets changent tout. Ce n'est plus le narrateur qui parle : c'est Elle. L'icône répond. La Schtroumpfette sort du cadre dans lequel Donnie Darko l'avait à moitié laissée (réceptacle du désir collectif) ,et retourne le regard.
Et ce qu'elle dit est le renversement le plus élégant de toute la chanson : l'homme cherchait la lumière en Elle, il l'invoquait en guide pour y accéder et la toucher. Elle lui dit que la lumière qu'il cherche est en lui. You got the light shining inside you so bright. Tu l'as déjà. Tu l'as toujours eue.
Ce n'est pas un rejet. C'est une révélation. Et le Please Hold on qui précède dit qu'elle a vu le doute vaciller en lui, l'épuisement de celui qui supplie depuis trop longtemps, et elle choisit de le stabiliser plutôt que de le laisser couler. Elle aussi dit please. La supplication devient réciproque. Deux êtres qui se demandent mutuellement de tenir.
La Lune alchimiste
The Moon was shining so Hard / And my Heart's taking so Far.
Ces deux vers sont liés par une logique de cause à effet que la chanson ne formule jamais explicitement, et ce non-texte silencieux les rend puissants. La Lune brille si fort, avec une intensité presque violente, que son éclat emporte le cœur si loin, débordé, incapable de se retenir dans les limites raisonnables d'un désir gérable.
La Lune fait ici exactement ce que la bonté schtroumpf faisait pour Donnie Darko : elle transforme. Sous un éclat assez fort, le plastique cesse d'être trivial pour devenir lumineux. La icy fairy queen sous cette Lune n'est plus froide par indifférence, elle est froide comme un miroir est froid : elle capte la lumière qu'on lui envoie et la renvoie amplifiée. Ce que l'homme prenait pour de la distance était peut-être simplement son propre désir, renvoyé avec trop d'intensité pour être reconnu.
Et le cœur qui part trop loin dit quelque chose d'essentiel sur la nature de cet amour : il dépasse son propriétaire. Il n'est pas maîtrisé. Il prend le narrateur et l'emmène, comme la lune prend la mer.
I Wish I Could - La faute de frappe comme vérité accidentelle
I wish you coul be with you / But I wish I could / And I wish I could.
Il y a dans les paroles une faute - I wish you coul be with you - qui ressemble à deux phrases qui ont essayé de fusionner et n'y sont pas arrivées. I wish you could be with me et I wish I could be with you se sont télescopées, créant ce vers boiteux et touchant.
On pourrait corriger. On devrait peut-être corriger. Mais il y a quelque chose d'accidentellement juste dans cette confusion : l'homme ne sait plus très bien qui doit rejoindre qui, qui doit faire le chemin vers l'autre. Le désir a brouillé la grammaire du sujet et de l'objet. Il souhaite qu'elle puisse être avec elle, phrase impossible, qui dit exactement l'état de quelqu'un dont le cœur est parti trop loin : il ne sait plus où il est, il ne sait plus où elle est, il sait juste que la distance est là et veut qu'elle disparaisse.
But I wish I could. And I wish I could. La répétition ensuite, deux fois, comme deux coups de poing mous contre une porte fermée. Le conditionnel qui ne se résout pas. On est sur de la persistance mélancolique, la forme la plus honnête de l'espoir quand on n'a plus les moyens d'être optimiste.
Le Retour — La Structure Circulaire Comme Acte de Foi
La chanson se referme sur elle-même : Please let my dreams become true / Please let me get inside you / "Please Hold on You Got the Light / Shining inside You so Bright."
Les mêmes mots. Le même mouvement. La supplique, puis la réponse. Sauf que la deuxième fois, on l'entend différemment, parce qu'on sait maintenant ce qu'il y a entre les deux : la lune, le cœur qui part, les souhaits impossibles. La structure circulaire n'est pas une paresse compositionnelle mais une déclaration : je reviens toujours au même endroit, je supplierai toujours, et Tu répondras toujours que la lumière est en moi.
C'est la définition la plus simple et la plus complète d'une relation amoureuse qui fonctionne : deux personnes qui se répètent mutuellement, en boucle, ce que l'autre a besoin d'entendre.
Dix-sept lignes pour une cosmologie
« Smurfette » fait en dix-sept lignes ce que d'autres textes n'arrivent pas à faire en cent mille. Elle construit un monde complet avec ses matières (plastique, glace, lumière), ses mythologies (Schtroumpfette, Moomin, reine des fées), son astre (la lune qui travaille trop fort) et ses êtres (un homme qui supplie, une femme qui répond).
Elle commence là où Donnie Darko s'arrêtait, à la lisière du cynisme et de la lucidité, et elle choisit une troisième voie : ni l'idolâtrie aveugle ni la démystification froide, mais quelque chose de plus courageux... regarder le plastique en face, reconnaître la construction, et décider que ça n'empêche rien. Que la reine des glaces peut parler. Que l'icône peut voir la lumière en vous. Que I wish I could, répété assez longtemps, finit peut-être par devenir une réalité.
Dix-sept lignes. Un petit ticket de caisse. Et pourtant suffisant. Une chanson d'amour complète.
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Cependant il est présumable qu’il fournira encore matière à bien des thèses et des commentaires éloquents.
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