En 1982, une créature sans visage s'infiltre dans une base antarctique isolée. En 1987, un Mal antéchristique sommeille depuis des siècles dans les caves d'une église de Los Angeles. En 1994, un roman d'horreur commence à réécrire le monde réel. Trois films. Douze ans. Une seule question : de quoi avons-nous vraiment peur ? Avant de parler de monstres et de mise en scène, il faut d'abord parler du bruit de fond – de cette Amérique des années 80 et 90 qui vacille et voit ses certitudes s'effriter une à une. Parce que la trilogie de l'apocalypse ne sort pas de nulle part : elle sort de son époque. Et son époque était terrifiante bien avant que la caméra ne se mette à tourner.
Le monde est en train de finir, et Carpenter l'avait vu venir
The Thing, Prince of Darkness, In the Mouth of Madness –
trois titres, trois décennies d'épouvante, et une seule obsession : vous
convaincre que la fin du monde est déjà là, tapie quelque part entre le cadre
et l'obscurité de la salle. Depuis les glaces antarctiques jusqu'aux couloirs
d'un asile psychiatrique en passant par une église maudite de Los Angeles, un
cinéaste au style immédiatement reconnaissable a bâti en silence l'une des
trilogies les plus cohérentes et les plus dérangeantes que le cinéma de genre
ait jamais produites. Pas de héros triomphants, pas de lumière au bout du
tunnel – juste la certitude froide que quelque chose, au fond, ne va pas. Et la
démonstration, plan après plan, que la peur la plus efficace n'est pas celle
qu'on vous montre, mais celle qu'on vous fait ressentir.
Il y a quelque chose d'étrange à regarder
aujourd'hui ces trois films à la suite. Pas d'étrange au sens du frisson –
quoique – mais d'étrange au sens de : comment un seul cinéaste a-t-il pu, sur
douze ans, mettre aussi précisément le doigt sur ce qui faisait mal à son
époque ? Ces films ne sont pas des exercices de style horrifique. Ce sont des
radiographies. Trois instantanés d'une civilisation qui doute d'elle-même, pris
à intervalles réguliers entre 1982 et 1994. Pour les comprendre vraiment, il
faut d'abord les replacer dans le bruit de fond de leur temps – parce que le
bruit de fond, ici, est aussi terrifiant que n'importe quel monstre.
1982
: la peur a un nouveau nom
Quand The Thing sort en salles,
l'Amérique est en pleine gueule de bois reaganienne. La « détente » avec l'URSS
est enterrée, le budget militaire explose, et dans les pages d'un obscur
bulletin médical, cinq cas de pneumonie atypique chez des patients homosexuels
de Los Angeles viennent d'être signalés. Personne ne sait encore très bien ce
que c'est. On appelle ça le « cancer gay ». Carpenter lit l'article quelques
jours avant le début du tournage. Et il comprend immédiatement ce qu'il a entre
les mains.
La Chose n'est pas un monstre. C'est un
virus. Un organisme capable de s'infiltrer dans n'importe quel corps, de s'y
fondre parfaitement, de le remplacer de l'intérieur sans que personne ne s'en
aperçoive. La paranoïa qui s'ensuit dans la base antarctique – qui est encore
humain ? comment le savoir ? peut-être moi-même ? – est exactement celle qui
commence à sourdre dans la société américaine face au SIDA. Une maladie
invisible, qui vient de l'Autre, qui transforme le corps familier en menace.
Carpenter n'illustre pas l'actualité : il en extrait l'angoisse pure et la
cristallise en fiction.
La réception du film à sa sortie est
significative. Le public, saturé par les créatures bienveillantes d'E.T. –
sorti la même semaine – refuse la proposition. The Thing est un échec
commercial cuisant. Il faudra des années, et la rétrospective que permettra la
vidéo, pour que le film soit reconnu à sa juste valeur. En 1982, l'Amérique
n'était peut-être pas encore prête à regarder en face ce que Carpenter avait
mis en images.
1987
: les institutions s'effondrent
Cinq ans plus tard, Prince of Darkness
arrive dans un monde où le lundi noir vient de faire plonger les marchés, où
l'Église catholique s'apprête à reconnaître ses premiers scandales, où le SIDA
a désormais un visage public – des célébrités, des intellectuels, des gens que
l'on connaît. Les repères s'effritent. Les institutions censées protéger,
guider, expliquer – la finance, la religion, la médecine – montrent leurs
failles de façon de plus en plus évidente.
Carpenter choisit alors une église
désaffectée de Los Angeles comme décor central. Et il y place non pas un démon
classique, mais quelque chose de plus troublant : un Mal antéchristique,
littéralement enfermé dans les fondations du christianisme occidental. Ce n'est
pas le Diable qui arrive de l'extérieur pour détruire la civilisation. C'est
quelque chose qui était là depuis le début, caché dans les caves de nos propres
croyances, attendu patiemment pendant des siècles. Le scandale n'est pas
l'invasion – c'est la trahison. L'horreur vient de l'intérieur de l'institution.
Le film est reçu de façon mitigée à sa
sortie – trop lent pour les amateurs de sensations fortes, trop étrange pour le
grand public. Mais il fidélise un noyau de spectateurs convaincus, ceux qui
comprennent que la lenteur est ici une rhétorique, pas une faiblesse. Carpenter
s'éloigne délibérément des codes du film d'horreur grand public pour construire
quelque chose de plus proche du cinéma de terreur atmosphérique européen –
Argento, Bava, le giallo dans ses moments les plus austères.
1994
: la réalité est une fiction collective
In the Mouth of Madness sort dans un
monde post-guerre froide qui se croyait soulagé et se retrouve face à de
nouveaux cauchemars : le génocide rwandais, la Yougoslavie en flammes, la
guerre du Golfe. Et surtout, une culture de masse en pleine explosion – MTV à
son apogée, le blockbuster comme religion dominante, la fiction qui colonise le
réel à vitesse grand V. CNN diffuse la guerre en direct. La réalité s'est mise
à ressembler à un film, et les films ont pris la forme de la réalité.
Carpenter répond à tout ça par le film le
plus méta de sa carrière : un roman d'horreur dont la lecture rend fou commence
à transformer le monde réel. La frontière entre ce qu'on invente et ce qui
existe s'efface. Les personnages sont d'abord des lecteurs, puis des
protagonistes involontaires d'une histoire qu'ils n'ont pas choisie. Dans un
monde où l'image circule à une vitesse sans précédent, où la narration façonne
les croyances et les comportements, Carpenter pose la question la plus vertigineuse
de sa trilogie : et si la fiction avait déjà pris le contrôle ? Et si nous
étions tous, sans le savoir, les personnages d'un livre écrit par quelqu'un
d'autre ?
Cette fois, la réception est meilleure.
Les années ont éduqué le public au cinéma de Carpenter, et l'hommage appuyé à
Lovecraft et à Stephen King ouvre le film à un public de lecteurs d'horreur
littéraire qui reconnaît ses références. In the Mouth of Madness est accueilli
comme une œuvre de maturité – ce qu'il est, indéniablement.
Une
trilogie, un diagnostic
Ce qui frappe, quand on relie ces trois
films à leur contexte, c'est la précision du regard. Carpenter ne fait pas de
cinéma politique au sens militant. Il ne dénonce pas, ne propose pas de
solutions. Il observe, il capte, il amplifie. Il prend les grandes peurs
collectives de son époque et les distille en récits d'horreur purs, où elles
deviennent enfin visibles – presque tangibles. Là où un documentaire ou un film
engagé expliquerait, analyserait, démontrerait, Carpenter fait ressentir. Il traduit
l'angoisse collective en expérience sensorielle.
Et si ces films continuent de fonctionner
aujourd'hui – de fasciner de nouvelles générations de spectateurs qui n'ont pas
vécu la guerre froide, qui découvrent à peine l'histoire du SIDA dans les manuels
scolaires – c'est peut-être parce que les peurs qu'ils décrivent n'ont pas
disparu. La paranoïa de l'autre, l'effondrement des institutions, la
dissolution du réel dans la fiction : ces thèmes sont devenus, si l'on ose
dire, intemporels. Carpenter avait vu venir. Il avait juste mis des monstres
dessus pour qu'on puisse les regarder en face.
La trilogie forme ainsi bien plus qu'une
série de films d'horreur à succès variable. Elle constitue une archive
émotionnelle de trois moments de fracture dans l'histoire occidentale récente,
mise en forme par un cinéaste qui avait compris quelque chose d'essentiel : la
fiction est parfois le seul endroit où les vérités trop difficiles à nommer
peuvent enfin trouver leur image.

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Cependant il est présumable qu’il fournira encore matière à bien des thèses et des commentaires éloquents.
Charles Baudelaire, Curiosités esthétiques – L’Art romantique et autres œuvres critiques