Dans les trois films, les personnages n'arrivent pas à s'en aller. Pas par manque de volonté – par impossibilité physique, concrète, absolue. Une tempête de neige qui condamne toute sortie. Une église encerclée par une horde silencieuse. Une ville qui n'existe sur aucune carte et dont les routes ramènent toujours au point de départ. Le huis clos est l'une des figures les plus anciennes du cinéma de genre – mais Carpenter en fait autre chose : pas un simple cadre narratif, pas une contrainte budgétaire habillée en choix artistique, mais une arme. Un dispositif pensé pour faire de l'enfermement une expérience partagée entre les personnages et le spectateur. Bienvenue à l'intérieur.
Le
huis clos comme arme : comment Carpenter emprisonne son spectateur
Voilà un détail qu'on oublie souvent en parlant de la
trilogie de l'apocalypse : dans les trois films, les personnages n'arrivent pas
à s'en aller. Pas par manque de volonté. Par impossibilité physique, concrète,
absolue. Une tempête de neige. Une église encerclée. Une ville qui n'existe sur
aucune carte et dont les routes ramènent toujours au point de départ. Carpenter
ne choisit pas le huis clos par facilité narrative. Il en fait une mécanique
précise, et il s'en sert comme d'un étau.
Le cinéma de genre a depuis toujours eu
recours à l'isolement. De la maison hantée au vaisseau spatial perdu dans
l'espace, la logique est la même : couper les personnages du monde extérieur
pour concentrer la tension sur un espace limité. Mais Carpenter fait quelque
chose de plus subtil que ce simple dispositif. Il utilise le huis clos non pas
comme un cadre narratif commode, mais comme une métaphore – et il la renouvelle
profondément d'un film à l'autre, jusqu'à ce qu'elle finisse par englober le
spectateur lui-même.
L'espace
qui rétrécit
Dans The Thing, tout commence par
l'immensité. Les plans d'ouverture montrent l'Antarctique dans toute sa
démesure – un territoire blanc et écrasant, où un hélicoptère minuscule
pourchasse un chien à travers des kilomètres de néant. C'est délibéré :
Carpenter installe d'abord l'infiniment grand pour rendre l'enfermement qui
suit d'autant plus oppressant. La comparaison entre l'espace extérieur –
hostile, glacial, infranchissable – et l'espace intérieur de la base est permanente.
Et l'intérieur, progressivement, se révèle tout aussi mortel.
Une fois à l'intérieur de la base,
l'espace ne cesse de se contracter. Les couloirs s'assombrissent, les pièces se
vident, les personnages s'isolent les uns des autres. MacReady s'enferme dans
son cabanon avec une bouteille de whisky et un jeu d'échecs informatique –
première figure de l'isolement volontaire comme protection. Puis vient
l'isolement forcé : les tests sanguins, les chambres séparées, les sous-groupes
méfiants. La base, d'abord lieu de vie collective, se fragmente en cellules
individuelles de survie. L'espace physique mime la déliquescence sociale.
Prince of Darkness fonctionne sur le même
principe, mais en accéléré. L'église est un espace qui semble d'abord ouvert –
plusieurs salles, une crypte, un extérieur accessible – avant de se refermer
progressivement, comme un poing. D'abord les fenêtres : recouvertes de larves
et d'insectes. Puis les portes : barricadées par une horde de clochards
immobiles, hypnotisés, qui ne font rien mais dont la présence suffit à
interdire toute fuite. Et enfin les couloirs intérieurs eux-mêmes, investis par
le Mal. Il n'y a plus d'espace sûr. La géographie de l'église, connue et
rassurante au début du film, devient un labyrinthe hostile.
Dans In the Mouth of Madness, le huis
clos change de nature : il devient mental. Hobbs End n'est pas une prison
physique avec des barreaux et des murs – c'est un labyrinthe dont les routes se
rebouclent sur elles-mêmes. On peut rouler en ligne droite pendant des heures
et revenir à son point de départ. On peut croiser deux fois le même cycliste,
qui a vieilli entre les deux passages. L'enfermement n'est plus géographique ;
il est narratif. Le personnage est prisonnier d'une histoire dont il ne
contrôle pas le fil – et dont il ne peut pas s'extraire, précisément parce
qu'elle n'a pas de bords.
Le
dedans contre le dehors
Ce qui rend ces huis clos
particulièrement efficaces, c'est que Carpenter en joue toujours sur deux
registres simultanément : la menace vient à la fois de l'extérieur et de
l'intérieur. Dans The Thing, la tempête piège les personnages dans la base,
mais la Chose est déjà à l'intérieur. Dans Prince of Darkness, les clochards
bloquent les sorties, mais le cylindre maléfique contamine l'équipe depuis la
crypte. Dans In the Mouth of Madness, il est impossible de fuir la ville, mais
le vrai danger est dans la tête du protagoniste.
Cette double menace crée un état
d'angoisse particulièrement épuisant pour le spectateur, parce qu'il ne peut
jamais se dire : si les personnages sortaient, tout irait bien. Fuir ne
résoudrait rien. Il n'y a pas de dehors salvateur. La sortie, quand elle
existe, ne mène qu'à un autre enfermement – plus vaste, plus définitif.
MacReady et Childs, à la fin de The Thing, survivent à l'intérieur de la base
mais sont condamnés à l'espace extérieur – et le froid antarctique est aussi
impitoyable que la Chose.
Carpenter joue ainsi constamment sur la
porosité entre espace protecteur et espace hostile. Les murs de la base
devaient protéger du froid – ils retiennent la Chose. L'église devait abriter
une communauté scientifique – elle abrite le Mal depuis des siècles. La ville
de Hobbs End devait n'être qu'une fiction – elle est plus réelle que le monde
extérieur. Le lieu de refuge est toujours, déjà, une prison.
La
géographie du danger
Dans chacun des trois films, Carpenter
prend le temps de cartographier minutieusement l'espace avant de le faire
basculer. Les premières séquences dans la base antarctique, dans l'église de
Los Angeles, dans les rues de Hobbs End ont une fonction précise : installer
une géographie familière, repérée, rassurante. Le spectateur doit connaître les
lieux avant qu'ils deviennent hostiles – parce que l'horreur des lieux
familiers qui changent de nature est infiniment plus puissante que celle de
lieux étranges d'emblée.
C'est le principe du retournement spatial
: Carpenter prend le connu et le rend inconnu. La chambre de John Trent,
parfaitement ordinaire au début du film, devient progressivement le site de
visions cauchemardesques. Les couloirs de la base, si fonctionnels dans les
premières scènes, deviennent des pièges dans l'obscurité. La cryp te de
l'église, simple cave au début, se révèle être l'épicentre de tout le Mal du
monde. L'espace ne change pas – c'est notre regard sur lui qui est corrompu,
progressivement, par la mise en scène.
Le
spectateur enfermé
Carpenter pousse la logique encore plus
loin : il emprisonne aussi le spectateur. Dans The Thing, les plans subjectifs
font du spectateur un treizième membre de l'équipe – il est dans la base, il
partage la claustrophobie et la méfiance. Dans Prince of Darkness, il est positionné
comme un observateur impuissant, incapable d'intervenir, forcé de regarder la
situation se dégrader. Dans In the Mouth of Madness, il fusionne avec un
personnage dont il partage progressivement la perte de repères.
À chaque fois, impossible de prendre de
la distance. La mise en scène colle à l'écran. Les cadrages resserrés, les
travellings lents dans des couloirs vides, les gros plans sur des visages qui
doutent – tout est conçu pour que le spectateur ne puisse pas se sentir en
sécurité dans son fauteuil. L'espace du cinéma lui-même, avec son obscurité et
son isolation, devient une extension diégétique du huis clos représenté.
C'est là, sans doute, la définition la
plus juste du cinéma de Carpenter dans sa trilogie : un art de l'enfermement
consenti. On vient de son plein gré s'asseoir dans le noir, et il referme la
porte derrière vous. La salle de cinéma est le quatrième huis clos de la
trilogie – le plus parfait, parce qu'on y est entré volontairement, et qu'on ne
le réalise qu'une fois à l'intérieur.

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Cependant il est présumable qu’il fournira encore matière à bien des thèses et des commentaires éloquents.
Charles Baudelaire, Curiosités esthétiques – L’Art romantique et autres œuvres critiques