Faites l'expérience : fermez les yeux, lancez n'importe lequel des trois films. Vous saurez en moins de trente secondes où vous êtes — pas grâce à un dialogue, pas grâce à un effet sonore identifiable, mais grâce à une façon d'occuper le silence. Une pulsation basse qui ressemble à un cœur qui ralentit. Un synthétiseur qui imite la respiration sans vraiment y parvenir. Un vide sonore tendu comme une peau de tambour, juste avant que quelque chose crève dedans. Dans la trilogie de l'apocalypse, la musique et le son ne commentent pas les images — ils les précèdent, ils les contaminent, ils font le travail que les mots ne peuvent pas faire.
Ce
qu'on entend dans le noir : le son comme architecture de la peur
Fermez les yeux. Lancez n'importe lequel des trois films
de la trilogie. Sans voir une seule image, vous saurez dans moins de trente
secondes que vous êtes dans l'univers de Carpenter. Pas à cause d'un thème
reconnaissable entre mille – même si c'est le cas – mais à cause d'une façon
d'habiter le silence, de construire la tension sonore, de faire monter quelque
chose sans jamais vraiment l'expliquer. Le son, dans cette trilogie,
n'accompagne pas le film. Il le constitue.
Le rapport de Carpenter à la musique est
fondamentalement différent de celui de la plupart des cinéastes. Là où beaucoup
délèguent entièrement la composition à un musicien extérieur, en acceptant la
partition comme une couche émotionnelle superposée à l'image, Carpenter a fait
de la musique une préoccupation intrinsèque à la mise en scène. Pour The Thing,
il fait appel à Ennio Morricone – choix surprenant, dont le résultat l'est tout
autant. Pour Prince of Darkness et In the Mouth of Madness, il compose lui-même
avec Alan Howarth. Deux approches
radicalement différentes, mais qui convergent vers le même objectif : faire du
son une présence physique dans le film.
Morricone
et le froid
Le choix de Morricone pour The Thing
surprend encore aujourd'hui. Morricone, c'est les westerns de Leone, les
grandes envolées dramatiques, les thèmes immédiatement mémorables qui vous
accompagnent longtemps après la fin du film. Carpenter lui demande le contraire
: quelque chose de minimal, de froid, de presque absent. Une partition qui
refuse d'être séduisante.
Le résultat est une musique qui
fonctionne comme un fond de teint sonore. Elle ne cherche pas à émouvoir, elle
cherche à incommoder. Les cordes sont lentes, grises, privées de chaleur. Le
motif rythmique principal – une pulsation basse, régulière, légèrement syncopée
– ressemble à un battement cardiaque ralenti, comme celui d'un organisme qui
survit mais ne vit plus vraiment. Les titres des morceaux sont éloquents :
Solitude, Despair, Contamination, Humanity Part I. Ce sont des états
psychologiques mis en musique, pas des événements dramatiques.
Ce qui est remarquable, c'est que cette
partition ne cherche pas à signifier le monstre. Elle signifie l'attente du
monstre. L'angoisse de ne pas savoir. Le moment avant – qui est toujours, chez
Carpenter, plus terrifiant que le moment pendant. Morricone a compris la
commande : donner une forme sonore à l'incertitude, pas à la créature. La
Chose, musicalement, n'existe pas encore. Ce qui existe, c'est la question qui
la précède.
Il est intéressant de noter que certaines
des compositions de Morricone n'ont finalement pas été utilisées dans la
version finale – Carpenter avait ses propres idées, ses propres contraintes. Le
résultat est une bande-son hybride, parfois inconfortable dans ses silences
entre les morceaux, et c'est peut-être ce qui lui donne son caractère unique :
une musique qui ressemble à quelque chose d'inachevé, comme si la mélodie avait
été interrompue avant de trouver sa résolution.
Le
synthétiseur comme langue maternelle
Pour Prince of Darkness et In the Mouth
of Madness, Carpenter compose lui-même, avec Alan Howarth comme collaborateur
technique. Et là, on entre dans quelque chose de fondamentalement différent :
l'esthétique synthétique des années 80 et 90, assumée et revendiquée. Non pas
par économie de moyens – même si le budget est parfois contraignant – mais par
choix philosophique.
Le synthétiseur, chez Carpenter, n'est
pas un instrument de substitution (pour remplacer un orchestre qu'on ne peut
pas se payer). C'est un instrument à part entière, avec ses propriétés
spécifiques qu'il exploite délibérément. Le synthétiseur produit des sons qui
ressemblent à des sons naturels sans en être – des respirations artificielles,
des battements de cœur électroniques, des chœurs qui ne sont pas vraiment des
voix humaines. C'est exactement le registre de ses films : des choses qui
ressemblent à ce qu'elles ne sont pas. La Chose qui imite l'homme. Le Mal qui
imite Dieu. La fiction qui imite la réalité.
Dans Prince of Darkness, la basse du
synthétiseur devient une présence physique. Elle occupe le bas du spectre
sonore avec une insistance presque agressive, comme si quelque chose de lourd
se déplaçait sous le plancher. Les notes longues s'étirent, s'accumulent,
créent une pression qui cherche une issue. Et puis – silence. Carpenter a
compris une chose essentielle que beaucoup de cinéastes oublient : la peur la
plus efficace est celle que le cerveau fabrique lui-même dans le vide. Un
silence après une montée de tension vaut dix jump scares.
Les
bruitages comme narration
Au-delà de la musique à proprement
parler, les bruitages dans la trilogie fonctionnent comme des informations
narratives à part entière – et comme des clés d'interprétation. Dans The Thing,
la Chose émet des sons qui ressemblent à un feu de bois qui crépite. Ce n'est
pas un hasard : le feu est la seule arme efficace contre elle. La première fois
qu'on entend ce son, on ne comprend pas encore ce que c'est. La deuxième fois,
on a compris – et on réalise rétrospectivement qu'on avait déjà entendu la
menace sans la reconnaître.
Les cris de la Chose, eux, empruntent au
registre des pleurs de nouveau-né – une naissance monstrueuse, un organisme qui
commence son expansion dans un corps neuf. Cette hybridation sonore (créature
adulte, sons de nourrisson) est profondément perturbante parce qu'elle active
des réflexes contradictoires : la menace et l'instinct de protection
simultanément.
Dans In the Mouth of Madness, le son du
monde commence à se dérégler en même temps que la santé mentale du
protagoniste. Des échos qui ne devraient pas être là. Des voix légèrement
décalées, comme si la piste sonore avait un infime retard sur l'image. Des
bruits ambiants qui ne correspondent pas à ce qu'on voit. Carpenter utilise le
son pour signifier la dissociation – avant même que le récit l'explique
verbalement, l'oreille du spectateur a déjà enregistré que quelque chose ne va
pas.
Le
silence comme personnage
Dans les trois films, le silence
intervient toujours au pire moment – c'est-à-dire au meilleur moment. Juste
avant une révélation. Juste après une mort. Dans les couloirs vides que la
caméra parcourt lentement, sans personne. Dans l'instant suspendu où un
personnage réalise ce qui va lui arriver. Ce silence n'est jamais neutre,
jamais simplement l'absence de son. Il est chargé de tout ce qui pourrait
surgir, de tout ce qu'on ne voit pas encore.
Carpenter a appris quelque chose de
Hitchcock – et de ses propres films – sur la dramaturgie du silence : une pièce
vide avec une musique d'ambiance est moins effrayante qu'une pièce vide dans le
silence absolu. Parce que dans le silence, le spectateur entend ce que son
imagination met à la place. Et l'imagination du spectateur est toujours plus
peuplée de monstres que n'importe quel département effets spéciaux.
C'est peut-être la leçon sonore la plus
profonde de la trilogie : le bruit fait peur une fois. Le silence fait peur
tout le temps. Et c'est dans l'alternance précise de l'un et de l'autre –
jamais aléatoire, toujours calculée – que réside le vrai talent de Carpenter
comme compositeur-metteur en scène. Il dirige le son comme il dirige ses
acteurs : en sachant exactement quand il a besoin d'eux et quand leur absence
est plus éloquente que leur présence.

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Cependant il est présumable qu’il fournira encore matière à bien des thèses et des commentaires éloquents.
Charles Baudelaire, Curiosités esthétiques – L’Art romantique et autres œuvres critiques