Six fois. C'est le nombre de fois que la Chose apparaît pleinement à l'écran dans le film éponyme. Sur près de deux heures. Six. Tout le reste, c'est ce qu'elle pourrait être, ce qu'elle a peut-être déjà contaminé, ce qu'on ne voit pas encore. Carpenter a compris quelque chose d'essentiel que beaucoup de cinéastes oublient : la peur ne vit pas dans l'image – elle vit dans l'espace entre les images. Dans la couleur qui vire imperceptiblement. Dans le cadrage qui exclut précisément ce qu'on voudrait voir. Dans la fin qui refuse de se refermer. La trilogie de l'apocalypse est un traité sur l'économie du regard – et sur ce que l'œil du spectateur fabrique quand on le laisse travailler seul.
Voir
et ne pas voir : la mise en image de l'indicible
Il existe deux grandes écoles du cinéma d'horreur. La
première mise sur la suggestion – le monstre est d'autant plus terrifiant qu'on
ne le voit pas, que l'imagination fait le travail. La seconde assume la
représentation frontale – montrer l'horreur dans toute sa viscéralité, sans
détour. Carpenter, dans sa trilogie, ne choisit pas. Il fait les deux, selon
des règles précises, et c'est ce dosage qui explique en grande partie
l'efficacité durable de ces films.
La question de la représentation de
l'horreur est fondamentalement une question rhétorique : comment convaincre le
spectateur d'avoir peur de quelque chose qu'il ne connaît pas ? La réponse de
Carpenter est double, et paradoxale : montrer suffisamment pour que l'imagination
soit alimentée, mais pas assez pour qu'elle soit saturée. Maintenir ce point
d'équilibre précis entre révélation et suggestion est l'un des exercices les
plus difficiles du cinéma de genre – et c'est là que réside une grande part du
génie de la trilogie.
La
couleur comme code émotionnel
Avant même les monstres et les effets
spéciaux, Carpenter installe son climat par la couleur. Dans The Thing, la
photographie fonctionne sur un principe presque monochrome : le blanc de la
neige contre le gris des murs de la base, le noir de la nuit antarctique contre
le bleu glacial que le directeur de la photographie Dean Cundey donne aux
extérieurs nocturnes. Pas de couleurs chaudes. Pas de lumière dorée ou
rassurante. La palette entière du film incline vers le froid, vers l'absence –
même le sang, quand il apparaît, semble incongru, presque anormal dans cet
environnement décoloré.
Cette désaturation chromatique a une
fonction précise : elle annule la chaleur, qui est associée à la vie, à la
présence humaine, à la sécurité. Un monde sans couleurs chaudes est un monde
dont les êtres humains sont progressivement exclus. Carpenter fait le choix
inverse de la plupart des films d'horreur, qui utilisent le rouge comme signal
d'alarme – ici, c'est l'absence de rouge qui signifie le danger.
In the Mouth of Madness va plus loin en
structurant sa photographie autour d'une bataille chromatique explicite : le
bleu contre le rouge, partout et tout le temps. Le bleu des éclairages froids,
des uniformes, des nuits. Le rouge des fauteuils, des murs, des enseignes
lumineuses. Dans l'imagerie chrétienne qui traverse tout le film, c'est le ciel
contre l'enfer, la grâce contre la damnation. Mais c'est aussi, dans une
lecture plus profane, le froid contre le chaud, l'inconnu contre le familier.
Deux forces qui ne peuvent pas coexister et qui pourtant partagent chaque plan –
jusqu'à ce que l'une finisse par l'emporter.
L'économie
de la monstration
La Chose dans le film éponyme est l'un
des exemples les plus analysés d'effets pratiques dans l'histoire du cinéma
d'horreur. L'équipe conduite par Rob Bottin a créé quelque chose de
fondamentalement perturbant parce que cela viole les règles du corps : une tête
qui se détache et développe des pattes d'araignée, une cage thoracique qui
s'ouvre comme une mâchoire, des formes organiques qui n'obéissent à aucune
logique anatomique connue. Ce n'est pas l'horreur du laid ou du sanglant –
c'est l'horreur de l'impossible, du corps qui refuse ses propres limites et qui
révèle sous sa surface apparemment familière quelque chose de radicalement
autre.
Mais ce qui est remarquable, c'est
l'usage stratégique qu'en fait Carpenter : la Chose n'apparaît pleinement que
six fois dans le film. Six. Chaque apparition est préparée, attendue, différée
au maximum. Et quand elle arrive, elle dure juste assez longtemps pour
s'imprimer dans la mémoire, pas assez pour qu'on s'y habitue. C'est une
économie de la monstration qui contraste avec l'abondance d'effets spéciaux de
beaucoup de films de genre contemporains – et qui explique pourquoi ces
séquences continuent de fonctionner des décennies après leur création.
Dans Prince of Darkness, le Mal est
d'abord une abstraction : un liquide vert qui tourne dans un cylindre de verre,
quelque chose de chimique et d'impersonnel. La corporéité arrive
progressivement, par contamination. Un personnage après l'autre, les corps
humains deviennent les réceptacles du Mal, leur physique se dégrade imperceptiblement,
leur regard change. L'horreur ici est celle de la possession – regarder
quelqu'un qu'on reconnaît devenir progressivement autre chose, sans que la
ligne de bascule soit jamais clairement identifiable.
La
caméra comme regard
Ce qui traverse les trois films comme un
fil conducteur invisible, c'est une utilisation constante et réfléchie du plan
subjectif. Dans The Thing, la caméra devient l'œil d'un treizième homme
invisible dans la base – elle observe, elle surveille, elle soupçonne. Dans
Prince of Darkness, elle est parfois le regard du Mal lui-même, qui guette ses
proies depuis les recoins sombres. Dans In the Mouth of Madness, elle épouse si
complètement le point de vue du protagoniste qu'on finit par partager ses
hallucinations sans pouvoir les distinguer de la réalité.
Ce choix a une conséquence directe sur le
spectateur : il ne peut jamais être certain du statut de ce qu'il voit. Est-ce
réel dans la fiction ? Est-ce une vision ? Est-ce le regard d'une créature
hostile ? Cette incertitude permanente est une forme d'horreur en elle-même –
plus subtile que le jump scare, plus durable parce qu'elle s'installe dans la
durée. Carpenter utilise la subjectivité de la caméra pour contaminer le regard
du spectateur avec la paranoïa et la dissociation de ses personnages.
La
fin comme ouverture
Les trois films se terminent sur des fins
ouvertes – délibérément, systématiquement, presque programmatiquement. MacReady
et Childs face au froid, sans certitude sur qui est encore humain. Brian Marsh
qui tend la main vers un miroir qui l'aspire vers un au-delà innommable. John
Trent dans une salle de cinéma qui regarde le film de sa propre vie, riant d'un
rire qui a renoncé à tout. Dans les trois cas, Carpenter refuse la résolution.
L'apocalypse n'est pas montrée – elle est suggérée, imminente, peut-être déjà
en cours.
Ces fins ouvertes ne sont pas des
facilités de scénariste. Elles sont la cohérence thématique la plus profonde de
la trilogie : l'apocalypse, par définition, ne se termine pas dans le cadre
d'un seul film. Elle continue après le générique, dans la tête du spectateur,
dans le monde extérieur à la salle. Carpenter refuse de donner à son public le
soulagement d'une résolution – parce que ce soulagement serait un mensonge. Les
grandes peurs collectives qu'il a mises en images ne se résolvent pas à la fin
d'un film. Elles continuent.
C'est peut-être la plus grande habileté
visuelle de la trilogie : comprendre que l'image la plus puissante est celle
qu'on ne voit jamais. La Chose dans l'obscurité. L'antéchrist de l'autre côté
du miroir. La page du roman qu'on n'aura jamais le temps de lire. Carpenter a
construit trois films entiers pour vous amener au bord de ces images-là, et
c'est en s'arrêtant juste avant qu'il les rend inoubliables.

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Cependant il est présumable qu’il fournira encore matière à bien des thèses et des commentaires éloquents.
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